Aménagement urbain

Consultation citoyenne : et si on écoutait les enfants ?

Consultation citoyenne : et si on écoutait les enfants ?

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La consultation des enfants, dans l’élaboration de projets qui les concernent, est un concept méconnu. Il peut pourtant avoir un impact considérable sur leur présent et leur futur. Pour mieux comprendre l’intérêt et le fonctionnement de ce processus, 100° en discute avec Caroline Schindler, agente de développement – Vie démocratique chez Concertation Montréal.

On essaie généralement de faire au mieux pour les enfants. Quel est l’intérêt de les consulter directement ?

D’abord, c’est un droit, qui se trouve à l’article 12 de la Convention relative aux droits de l’enfant de l’ONU. Essentiellement, il dit que les États garantissent à l’enfant capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, et que cette opinion doit être dûment prise en considération. Ça va au-delà de la liberté d’expression : mettre un module de jeu dans un parc pour les enfants, ça peut être bien différent de ce qu’eux auraient aimé avoir dans ce parc.

La consultation des enfants est une pratique peu connue. Ça se fait déjà ?

Oui, dans plusieurs domaines. Le milieu universitaire effectue des recherches impliquant des enfants. La Direction de la protection de la jeunesse le fait aussi, pour donner une voix aux jeunes sous sa protection, ou à ceux qui l’ont déjà été.

Ça peut s’appliquer en urbanisme, en culture, en santé publique. Ça pourrait être plus répandu, plus systématisé. Plein de gens font des choses extraordinaires, ici et ailleurs dans le monde, mais souvent, ça tient à des initiatives individuelles, alors que ce sont les États qui sont signataires de la Convention.

consultation enfants avec dessin
Consultation d'enfants organisée par Concertation Montréal. © Life by Selena Photography

Comment s’y prend-on pour recueillir l’opinion des jeunes ?

À Concertation Montréal, je travaille avec des enfants de 4 à 12 ans. Il faut tenir compte de leur âge et de leur degré de maturité. Nous utilisons des méthodologies validées par la recherche. Les données récoltées sont analysées, comme des données scientifiques, puis nous les présentons aux décideurs pour qu’ils puissent prendre en compte le point de vue des enfants.

Avec les adultes, les consultations sont souvent de type : « Nous serons à tel endroit, à telle heure, venez nous dire ce que vous pensez du sujet. » Avec les enfants, il faut aller vers eux, s’assurer qu’ils comprennent pourquoi on vient les voir, de quoi on va parler et ce qu’on va faire avec leur parole. C’est l’adulte qui doit s’adapter aux enfants, et non l’inverse.

Nous passons beaucoup par le jeu, par exemple, une histoire interactive. On jase, on voit ce qui émerge. Nos questions ne sont pas rigides ; elles nous aident à déterminer ce que nous pouvons aller chercher. Nous faisons dessiner les enfants, puis nous discutons avec eux individuellement, en annotant leurs dessins. Nous avons recours à plusieurs modes de consultation, notamment pour donner la chance à tous de s’exprimer. Pour nous assurer d’entendre ce qu’ils ont à dire, nous adaptons notre méthodologie aux particularités de chaque projet.

Le consentement de l’enfant est très important, nous voulons qu’il se sente libre. Et nous tentons de ne pas l’influencer. Les adultes ont tendance à poser une question avec l’intention d’amener les enfants à une certaine réponse, mais ce n’est pas notre cas. Nous voulons vraiment qu’ils expriment ce qu’ils pensent. Ce n’est pas toujours facile pour nous ! Par exemple, si l’enfant a mis du bleu sur un dessin, on va suggérer une interprétation, du genre : « Tu as mis un lac, ou le ciel ? » Alors que, souvent, ce n’est pas ça du tout ! Il faut plutôt dire : « Tu as mis du bleu, est-ce que tu peux m’en parler ? » Un collègue a déjà dit à un enfant : « Oh, tu as dessiné l’île de Montréal ! » En fait, c’était une chauve-souris !  

Pouvez-vous nous donner un exemple concret de consultation des enfants ?

Nous collaborons avec la Direction des bibliothèques de Montréal. Celle-ci souhaite consulter, de manière organisée, les enfants sur les activités qui sont proposées en bibliothèque. En collaboration avec l’organisme Metalude, nous avons donc travaillé sur un dispositif facile à utiliser et même à déplacer, parce que les bibliothèques vont aussi hors les murs.

Mais d’abord, nous avons sondé les enfants sur la façon dont ils aimeraient être consultés. Écrire sur un grand tableau ? Utiliser une boîte à idées ? C’est la boîte à idées qui a obtenu le plus de votes. Nous avons donc créé un catalogue de pictogrammes représentant toutes sortes d’idées. Les enfants pouvaient les déposer directement dans la boîte à idées, mais ils pouvaient aussi dessiner ou écrire une idée différente. Pour l’instant, il s’agit d’un projet pilote, mais à terme, le matériel sera disponible pour l’ensemble du réseau montréalais.

Nous sommes très contents de ce projet. Il est proche des enfants et cultive un sentiment d’appartenance, selon ce qu’ils nous ont dit. La méthodologie est inclusive pour les petits et les grands, et aussi pour les enfants allophones. Elle permet également d’offrir une rétroaction directe, ce qui est un volet important du processus de consultation : « Voici ce que vous nous avez dit, voici comment ça a été pris en compte et voici le résultat. » Un logo a été créé pour identifier, dans la version imprimée du calendrier, les activités issues de cette consultation. On démontre ainsi aux enfants qu’on a tenu compte de leur avis, ce qui est hyper valorisant pour eux.

consulter enfants
Dessin d'un enfant consulté par l'organisation Concertation Montréal. ©Life by Selena Photography

Comment procédez-vous pour sonder l’avis des plus jeunes ?

Lors de notre premier projet, en 2021, qui était lié à la rénovation de la pataugeoire du parc de Sienne, dans le quartier Saint-Michel à Montréal, nous avons consulté des enfants de 4 ans et plus, en collaboration avec une école voisine et un organisme communautaire.

Nous avons commencé par une histoire interactive. Je faisais comme si nous allions à la pataugeoire. J'arrivais avec une serviette de plage et mon grand chapeau, et on jouait à se mettre de la crème solaire imaginaire, tout en discutant.

Les enfants avaient plein de choses à dire. Les gens pensent que les enfants disent des choses fantaisistes, déconnectées de la réalité. Ça arrive parfois, mais ils disent surtout des choses très sensées. Par exemple, pour la pataugeoire, ils souhaitaient du « sol mou », comme dans les modules de jeu, parce que le béton sur le bord de la pataugeoire, c’est dur et c’est douloureux si on tombe. Ils voulaient de l’ombre pour leurs parents, un coin pour les bébés, leurs petits frères et petites sœurs : « Nous, on est grands, on joue trop fort, on les éclabousse ! »

Certains éléments de la consultation des enfants – qui concordaient d’ailleurs avec ceux d’une consultation menée en ligne par l’arrondissement – ont été retenus : l’intégration d’éléments décoratifs et de jeux d’eau inspirés d’animaux aquatiques, l’ajout de parasols, de chaises longues… et l’aménagement de zones avec du « sol mou ».

Les gens pensent que les enfants disent des choses fantaisistes, déconnectées de la réalité. Ça arrive parfois, mais ils disent surtout des choses très sensées.

Caroline Schindler

Agente de développement – Vie démocratique chez Concertation Montréal

Comment consulter les enfants sur des projets de grande envergure ? Vous avez mentionné plus tôt l’urbanisme.

Nous avons consulté les enfants sur le Plan d’urbanisme et de mobilité (PUM) de la Ville de Montréal. Dans une première phase, en vue de l’élaboration du plan, nous avons rencontré les enfants dans des parcs et des CPE, en 2022. J’arrivais avec mon petit extraterrestre, une peluche. Son vaisseau était cassé et il devait passer la journée à Montréal en attendant qu’il soit réparé. Puis, je lançais la discussion : « Où allez-vous l’emmener ? C’est comment, le chemin vers la garderie, l’école ? C’est propre ? Comment ça se passe pour traverser la rue ? Qu’est-ce que tu vois ? Qu’est-ce que tu sens ? » Ils ont pu répondre avec des dessins et des pictogrammes annotés. 

Quand nous avons remis notre rapport à l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM), c’était nouveau pour les gens là-bas! Nous avions conçu la consultation de manière à ce qu’ils puissent relier nos résultats à leurs catégories, ce qui en a facilité l’analyse. Ça peut toutefois être déstabilisant pour les adultes de recevoir des données sur le point de vue des enfants.

En 2024, quand l’OCPM a entrepris ses consultations sur sa proposition de PUM, c’est lui qui nous a sollicités pour consulter de nouveau les enfants. Nous avons alors approfondi certains enjeux identifiés par l’Office à la suite de la première consultation. Cette fois, nous avons remis les données brutes à l’OCPM, qui s’est chargé de les analyser.  

Les décideurs sont-ils réceptifs à la parole des enfants ?

Plus ou moins. Il y a des résistances. Ça touche à la place de l’enfant dans la société. L’idée de la consultation est facile à vendre, puisque les gens aiment généralement les enfants. Mais aller au-delà du côté cute pour mettre les gens en action, c’est autre chose. Certains pensent que les méthodologies, parce qu’elles sont ludiques, sont moins fiables.
 
L’idée que les enfants aient la capacité de dire des choses intéressantes, et que les adultes puissent en tenir compte, n’est pas ancrée dans le paradigme social. Il faut montrer que c’est accessible, et qu’il y a une plus-value pour les adultes également. C’est porteur de sens pour tous. 

*** Vous souhaitez passer à l'action et recueillir les points de vue des jeunes pour orienter vos actions ? Inscrivez-vous à notre webinaire Participation et consultation publique : place aux jeunes, qui aura lieu le 23 avril 2025.

 

Crédit photo en Une : Life by Selena Photography.

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