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Former les leaders de demain en reconnectant les jeunes à leur territoire. Voilà l’objectif commun des projets novateurs, issus de trois nations autochtones, que nous vous présentons dans cette série d’articles. Laissez-vous inspirer par ces belles initiatives, qui peuvent faire une différence !
Le 21 juin 2024, la rectrice de l’Université Laval a souligné la fin du parcours scolaire de certains de ses étudiant·e·s d’une manière toute spéciale. La cérémonie a eu lieu en nature, sous un shaputuan, une tente traditionnelle. Les 18 finissant·e·s, provenant de différentes communautés autochtones, étaient désormais reconnu·e·s comme des gardien·ne·s du territoire.
Caroline Desbiens, qui enseigne notamment les approches autochtones de gestion territoriale au Département de géographie, est l’une des instigatrices du programme de certification. « Depuis longtemps, je voulais créer une formation pour outiller des jeunes Autochtones, afin qu’ils deviennent des gardiens du territoire. Il s’agit d’un mouvement moins connu au Québec, mais très important au Canada anglais. » Quand le financement a été au rendez-vous, les astres se sont alignés. Une première cohorte a terminé le programme en 2023, puis une seconde, en juin 2024.
Des gardiens en relation avec leur environnement
« Les peuples autochtones se mobilisent pour développer leur autonomie, sur leur propre territoire, mais aussi des approches de conservation et de protection, pour arriver à une meilleure gestion des écosystèmes », explique la professeure. Cette vision est basée sur la notion de guardianship, qu’on pourrait traduire par la responsabilité de conserver ces environnements.
À la différence des agent·e·s de la faune, les gardien·ne·s du territoire privilégient la vision autochtone, basée sur une approche de relation, et non de domination. Cette fonction existe traditionnellement dans toutes les nations, avec des déclinaisons différentes selon les contextes. Chez les Cris, par exemple, ce sont les tallymen, les chefs de réserves à castors, qui doivent s’assurer, sur leurs territoires familiaux mais aussi en concertation, que les ressources sont bien gérées.
Un programme novateur et polyvalent
Le profil des futur·e·s gardien·ne·s est varié. Ces personnes ont en moyenne 30 ans. Certaines ne détiennent pas encore de diplômes d’études ; d’autres étudient déjà à l’Université Laval, dans diverses disciplines, souvent liées à la gestion territoriale. Le programme se rattache au Département de la formation continue et conduit à une attestation de perfectionnement professionnel. D’autres encore obtiennent des postes de gardien·ne·s du territoire dans leur communauté, mais ce qu’elles apprennent peut être mis en œuvre de diverses manières, selon leurs profils respectifs.
Le programme court – quatre mois pour les prochaines cohortes – fait alterner des formations à distance et des séjours sur le territoire. C’est ce volet en nature qui a attiré Lydia Mestokosho-Paradis, diplômée en 2024. L’agente culturelle de la communauté innue d’Ekuanitshit (Mingan), déjà détentrice d’une maîtrise en arts visuels, a beaucoup apprécié la forme pédagogique non traditionnelle : « C’est un échange, explique-t-elle. La remise des travaux peut aussi se faire sous plusieurs formes », souligne celle qui a opté pour la vidéo.
Revaloriser les savoirs autochtones
Les enseignements sont dispensés par des professeur·e·s, des conférencier·ère·s et des aîné·e·s, et reflètent la perspective autochtone en matière de développement durable. « Pour les allochtones, ça consiste à limiter le développement, explique Caroline Desbiens. Pour les Autochtones, le contact constant avec un environnement t’indique d’emblée les limites de ce qu’il peut fournir. Il y a un équilibre qui s’établit de lui-même. La prise de décisions est ancrée dans cette durabilité du territoire. »
Lors de la chasse, par exemple, il est considéré que l’animal tué s’est donné, illustre la professeure. « Chaque fois qu’on prend quelque chose dans l’environnement, les pratiques sociales sont construites de façon à mettre la personne dans un état de reconnaissance du don. » C’est ce qui explique qu’on parle aux futur·e·s gardien·ne·s de droit et de géographie, mais aussi de cérémonies, de protocoles et de spiritualité.
Ce faisant, le programme revalorise les savoirs autochtones. « Nos aînés, explique Lydia Mestokosho-Paradis, sont des pharmaciens, grâce à leur connaissance des plantes médicinales. Les personnes qui accompagnent les femmes lors des accouchements sur le territoire, ce sont des infirmières, des médecins. Ce ne sont pas seulement des chasseurs et des cueilleurs, ce sont des biologistes, des géographes. On dirait que c’est enfin reconnu. »
La jeune femme aimerait bien obtenir un jour un poste de gardienne du territoire dans sa communauté, mais rappelle que la fonction peut s’exercer d’une multitude de manières.
Être gardien du territoire, c’est vouloir le bien et la protection du territoire. Toute ma culture, ma langue, mon identité sont basés sur le territoire. En réalisant des activités de transmission dans le cadre de mon travail d’agente culturelle, je suis une gardienne. En passant un message par mes œuvres artistiques aussi.
Lydia Mestokosho-Paradis
Diplômée du certificat Gardiennes et gardiens du Territoire
S’allier pour protéger le territoire
Le programme, souligne Caroline Desbiens, se veut aussi un espace de sécurisation culturelle pour les étudiant·e·s autochtones. Lydia Mestokosho-Paradis souligne qu’il favorise aussi la guérison. « Le territoire amène des confidences, de l’écoute. On dirait aussi que ça m’a permis de me sentir moins seule. Tu es avec d’autres personnes qui ont les mêmes préoccupations, des alliés. » Des efforts sont d’ailleurs déployés pour réunir une diversité de nations, tant du côté des étudiant·e·s que des formateur·rice·s.
Les séjours en nature amènent les étudiant·e·s à découvrir les territoires d’autres nations que la leur, prenant ainsi la mesure de l’immensité de l’ensemble. Lydia Mestokosho-Paradis est fière d’appartenir désormais au vaste Réseau national des gardiens des Premières Nations. « En langue innue, il n’y a même pas de mot pour dire frontière ! », rappelle-t-elle.
*** Pour découvrir d’autres projets inspirants mis sur pied par ou pour les jeunes des nations autochtones, consultez nos récits numériques sur le site de Radio-Canada, qui rassemblent de belles histoires sous forme d’articles, de vidéos et de balados.
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